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Tous les enfants du monde

On dit bien des choses des gens comme moi. On dit ce qu’on veut, c’est sûr. On dit ce qu’on peut aussi, pour occuper un silence, maladroitement, ou pour polir sa conscience quand une part de soi s’offusque du navrant spectacle de notre décrépitude. On dira bien ce qu’on voudra, y’a quelque chose qu’on a pour nous : la liberté d’embrasser tous les matins du monde.

Quand un bout de soleil profite du petit moment où ma tête tombe sur mon épaule et que mon visage se trouve vis-à-vis de l’espace entre deux bouts de carton, où le vent soulève la grosse branche qui danse au-dessus de ma couche, où la longue remorque est partie au milieu de la nuit au lieu de s’élever comme un mur à côté, où aucun nuage ne couvre ma ville et parce qu’au début des choses les planètes se sont mises à bouger comme ça dans le coin et que des Européens ont mis pied à terre sur l’île il y a quelques centaines d’années, pis que c’est ici que j’ai fait mon chez-moi; quand ce bout de soleil là me tombe dessus pour me caresser le front avec la même douceur que les lèvres de Louise – Louise! – j’embrasse ce matin-là comme si j’étais encore en vie!

C’est sûr que le matin, ce matin précisément, est triste à mourir. Ses larmes viennent juste d’arrêter de noyer ma terre. Et le carton du mur, qui est en train de s’écrouler. Quand les bons cols bleus de la ville sont venus pour nous sauver, y’a deux semaines passées, le jeunot a eu un haut-le-cœur quand il a mis le nez chez nous. « L’odeur! », qu’il disait.

Moi, l’odeur, j’ai rien contre. Ça me rappellerait plutôt de bons souvenirs… Mes chums de la rue Ricard. Tripette le crotté, qui souriait comme les racines pourries d’un arbre renversé, à cause de ses mauvaises dents; Jacot le trimeur, blanc comme un drap à longueur d’été, qui passait ses journées dans la cave de la friterie à éplucher des patates pour son père; Pirate, le petit gars maigrichon à la patte de nain – un pied minuscule, « né de même, la punition du bon Dieu », disait tante Margot – et La trompe, qui avait la plus grosse queue du quartier! On en passait des heures à se conter des peurs en fumant des « taflounnes » en dessous de la galerie de Mignorais. Un drôle, Mignorais… Un vieux bonhomme toujours bien imbibé, qui sortait devant chez lui, de temps en temps, pour lâcher un grand cri. Un cri de désespoir immense, comme s’il sentait que l’univers s’apprêtait à le broyer dans l’indifférence générale. C’est vrai qu’il aurait pu crever. Tant qu’on avait la galerie!

C’était là, l’odeur : la crotte de chat, la terre humide, le bois pourri entassé sous la galerie, les sacs de chips éventrés, les guenilles huileuses, quelques vieux pots de Varatane et les écoulements de Mignorais, qui venait pisser sur sa galerie en pétant quand le roulis le décourageait de se rendre à la toilette, au deuxième du taudis que lui avait laissé, en mourant, la femme qui l’avait battu toute sa vie.

L’odeur des blagues salaces, des pactes d’amitié, des histoires de filles toutes nues, des premières branlettes et des concours à celui qui cracherait le plus loin. L’odeur du refuge où on se mettait à l’abri des cris des parents, des coups de la rue et des lendemains plus vides que la nuit. L’odeur de l’insouciance.

Pisser. Dans la flaque au centre de la dalle de béton, à côté du stationnement. Deux ou trois voitures endormies. Seul au monde. Le clapotis du contact de deux fluides. L’onde de vaguelettes qui déferle sur la rive de bitume et les petites bulles blanches qui s’agglutinent à l’épicentre, avant de se détacher une à une pour aller se perdre au large.

Malgré la grisaille, je vois l’ombre de ma silhouette sur le miroir. Des profondeurs du puits surgit mon visage. Derrière les sillions laissés par le temps et le froid; derrière les poils grisonnants; derrière le gras et la poussière; derrière les cicatrices; derrière les bleus; derrière la première nuit dehors; derrière le regard des autres; derrière les bras de Louise; derrière les trophées de hockey; derrière la mort de Pirate, derrière la solitude. Derrière le silence glacé de la mère : les cendres des illusions consumées au fond de mes yeux éteints. Peut-être, peut-être encore quelques braises; assez pour retourner l’âme quand on a l’imprudence d’y poser un regard.

Mon bagage est léger. Ma maison est ici, pas comme l’Homme aux sacs, qui traîne sa vie dans son chariot et reste immobile des heures, à regarder le film de la rue. Moi, je suis sédentaire la nuit, mais le jour, faut que je bouge. J’ai mes coins à moi. Quand je suis à ma place, y’a pas un crotté qui s’approche. Mes clients me connaissent, Paul, Johanne, Andrée, Richard… Moi je travaille sur la loyauté du client, je personnalise. Mes réguliers, une soixantaine de cravates – même si les filles font plutôt dans le tailleur –, me laissent un peu de monnaie chaque jour. Je connais leur nom, je connais leur vie. Je connais leur vie plus encore que ce qu’ils m’en disent. J’ai connu la cravate. Jusqu’à ce qu’elle m’enserre le cou à ne laisser de moi que le regard des autres.

La lumière du matin est la plus belle lumière. Elle descend sur la ville et réchauffe le béton. La rosée disparaît en quelques minutes. Douce à l’aurore, comme une mère qui caresse le front de l’enfant qui émerge du sommeil, la lumière s’installe sans brusquer. Les verts sont verts : les feuilles de chêne, le gazon du parc, les plates-bandes du Marché aux fleurs, même. Mais pas ce matin. Ce matin il pleut et il gèle. Ce matin, l’automne.

Je m’installe assez tôt pour Paul. Enrhumé sous son parapluie, il me glisse une pièce de deux dollars. « Arrange ta cravate! », je lui dis. Paul finance mon premier café. Je traverse au Second Cup où la gérante me fait l’air bête, comme tous les matins, et reviens pour mes autres clients. Jane, une crottée qui vient du Vermont, me fait signe de l’autre côté de la rue. Elle a essayé de me prendre la queue, un soir. Je l’ai frappée aussi sec, de dégoût.

C’est pas que j’ai pas besoin d’une femme. Je pense à Louise – Louise! – tous les jours. Le fantôme des amitiés évanouies, des éclats de rire, des parties de cartes, des poignées de main pleines de chaleur.

L’hiver va venir bientôt. On va se retrouver par centaines dans les refuges. Des loques à forme humaine, entassées comme les pigeons autour des miettes de pain lancées sur la pelouse, à quémander un peu de ragoût, un café et une couche pour la nuit.

Je déteste les refuges; on les déteste tous. On se regarde de haut, comme des chiens. C’est comme si quelque chose en nous refusait de se casser, comme si on refusait l’image que renvoient ces miroirs ambulants. C’est pas pour rien qu’on ne nous voit pas souvent en groupe. La haine de ces miroirs, la haine de soi.

Et je le vois arriver, lui. Qui monte la côte avec sa mallette de cuir, ses pantalons à plis, sa cravate à la mode – la mode, je pourrais vous en dire long sur la mode; quand ta vie consiste à regarder celle des autres, t’en apprends beaucoup sur la surface des choses – ses souliers vernis à 200 $, son veston en cachemire bleu marine au chaud sous un pardessus gris. Un universitaire qui vient d’entrer dans le monde du travail. Un jeune gagnant, qui va réussir sa vie. Un qui a travaillé fort pour faire sa place, qui vient de bouffer son budget pour s’habiller beau. Une montagne de certitude.

Il passe devant moi en faisant un pas de côté, pour garder la distance malgré ma main tendue, ma main qui demande un peu de monnaie. Il me dépasse sans me regarder. Il me dépasse, mais dans son œil gauche un mouvement : une idée et l’indécision.

Il s’arrête et esquisse quelques lents pas de danse avant de se retourner. Un grand sourire, un sourire satisfait. Il fouille dans sa poche et en sort son poing fermé, comme s’il tenait un trésor. Son regard passe de sa main à mes yeux. Puis retour à sa main. Ses doigts se détachent lentement, dévoilant quelques pièces : 3 dollars et 35 cents.

Je tends la main pour saisir son offrande. Offrande, car il n’est pas question ici d’un don à un clochard. Il s’agit d’un don à la paix de son âme.

Ses doigts se referment et son regard devient lumineux.

- Ce que je m’apprête à faire pour toi aujourd’hui, est-ce que tu peux t’engager à le faire pour un autre demain?

- …

- Ce que je vais faire pour toi, est-ce que tu vas le faire pour un autre?

Le ton est celui du curé bienveillant devant des ouailles égarées sur les chemins du péché. Le sourire en plus. Le contentement en plus. La certitude.

Je hais parfois et je hais maintenant.

Je revois le visage angélique de cet enfant sur l’affiche du film Payer au suivant. Je me rappelle les articles dans le journal. L’histoire de ce petit gars qui donne pour qu’on donne, qui offre à l’un, espérant que celui-ci offrira à l’autre et qu’un effet domino du bien déferlera sur le monde!

Je hais le faux derrière le masque du vrai. Je m’emporte. Je bondis sur la cravate. Je me retrouve sur lui, à hurler. Mes genoux collent ses épaules au sol et mes poings s’abattent sur son torse. Les passants immobiles nous regardent, effrayés.

Et ce type, contre le béton. Son regard est maintenant celui de la peur et de la surprise – de la surprise! Tout près, le son d’une sirène.

Je me relève et je déguerpis par la ruelle, sans regarder personne. Je cours vers l’est, puis je remonte vers le nord. Je traverse le parc vers le quartier Rosemont. On me connaît au centre-ville. Je pourrai pas y retourner de si tôt. Je m’appuie contre un conteneur à déchet, abrité sous une large corniche.

J’ai dû dormir tout l’après-midi. Je me suis réveillé souvent, en sueur, des images de Louise de ma mère, obsédante chaleur.

Le soir tombe, j’ai faim, j’ai soif. Roulé en boule, je pleure. Le cœur percé de mille souvenirs, de mille odeurs, de mille voix. Le cœur percé de votre absence. Moi, je suis ici. Je me lève et je crie, encore et encore : « Ici! Ici! Ici! » Jusqu’à ce que mes genoux croulent sous mon poids et que je me retrouve assis sur le sol, le dos contre la brique.

Mais vous, où êtes-vous?

J’ai froid et je tremble. Y’a pas de bras pour me bercer.

Je me lève lorsque la nuit a bien pris la ville. Je marche toujours vers le nord, par les ruelles. Je vois les fenêtres illuminées, comme des yeux qui m’observent.

Derrière l’œil de cyclope d’une porte patio, je vois une femme assise à table, avec deux enfants qui griffonnent sur du papier. Je m’approche de la clôture, dans l’ombre. Ils discutent, rigolent. Beaux.

Puis la maman se lève et les enfants rangent leurs papiers dans des petits sacs à dos. Ils sortent de la cuisine, disparaissant de ma vue. Une lumière s’allume derrière une fenêtre, dévoilant des rideaux verts qui cachent sans doute la chambre. Je pose la main sur la porte grillagée qui s’ouvre sans effort. Je pénètre dans la cour et, en longeant la clôture, m’approche de la maison. Je m’assois sur le gazon, sous une fenêtre. La douleur à la poitrine s’estompe peu à peu.

Je sais… Elle leur raconte une histoire. Elle remonte les couvertures sur leurs petits nez froids. Elle les embrasse tendrement. Elle les dépose dans le sommeil, amoureusement. Puis la lumière s’éteint.

Je reste sans bouger. Mon esprit vogue quelque part entre la nuit froide et les souvenirs, entre la nuit froide et les rêves d’enfant. Le froid m’engourdit et je disparais à moi-même. Seul, roulé en boule sur mon lit, mon lit au centre ma chambre vide et froide, ma chambre au centre de ma peur.

Je me réveille, transi. Il pleut de nouveau et mes haillons me collent à la peau. Je me lève péniblement, mes muscles résistent à une poussée qui semble si naturelle, pourtant. Je monte sans bruit l’escalier menant à la porte. Je retiens mon souffle et je tire sur la poignée, doucement, très doucement. Sans surprise, je sens la porte glisser sur son rail. Je pénètre dans la cuisine. Du pain sur le comptoir, la chaleur, des dessins d’enfants, une note sur le frigo :

Appeler la gardienne pour mercredi, lait 2 %

Je marche sans bruit vers la chambre des enfants. Par la porte entrouverte, le rythme de leur respiration. Je pousse la porte et je devine, dans l’ombre, les murs couverts de personnages, les tables de nuit où s’entassent livres, verres d’eau, amulettes. Dépassant des couvertures, deux têtes blondes, les traits fins, des lèvres roses en demi-sourires paisibles.

Je les regarde de longues minutes, debout dans la pièce, immobile, mes vêtements dégoulinant sur le plancher.

Je prends une couverture en boule au pied du lit d’un des petits et me couche par terre, entre eux. Je pose la couverture sur mes épaules et ma tête sur le sol. Je replie les jambes. Je souris et des larmes coulent sur mes joues.

Demain, sans doute, maman viendra me tirer du sommeil en posant ses lèvres sur mon front. Je l’embrasserai à mon tour, comme tous les enfants du monde.

© 2002—Jean-Sébastien Gilbert

La nouvelle qui suit s’inscrit dans un tout autre registre littéraire que le roman Le Festin des loups. Elle a été écrite en 2002 et publiée dans les cahiers littéraires Contre jour (no 10) jour en 2006.

Le Festin des loups — Disponible en librairie!